CHAPITRE XXII
L’ÉTRANGE CONDUITE D’HERCULE POIROT

Nous étions dans notre appartement à l’hôtel.

— Que diable ?… commençai-je.

Poirot m’interrompit.

— Je vous en supplie, Hastings ! Pas maintenant ! Pas maintenant !

Là-dessus, il saisit son chapeau, le planta sur sa tête et sortit en coup de vent.

Il n’était pas encore de retour, lorsque, au bout d’une heure, Japp apparut.

— M. Poirot est sorti ?

Sur ma réponse affirmative, il s’assit et s’épongea le front. La chaleur était accablante.

— Je me demande ce qui lui a pris ! Écoutez, Hastings, lorsqu’il s’est avancé vers cet homme et lui a dit : « Je vous crois », j’ai été ahuri !

Moi, j’étais aussi ahuri et je le dis à l’inspecteur Japp qui reprit :

— Que vous a-t-il dit ensuite ?

— Absolument rien. Lorsque j’ai voulu lui en parler, quand nous avons été de retour ici, il a pris son chapeau et il est sorti brusquement.

— Il déménage, dit Japp.

J’étais disposé à le croire. Japp m’avait souvent confié auparavant que Poirot était ce qu’il appelait « timbré ». Cette fois, je dois avouer que moi-même je ne comprenais nullement l’attitude de Poirot, Au moment même où son hypothèse allait triompher il ne voulait plus l’admettre.

— Je l’ai toujours considéré comme un type bizarre, continua Japp. Je lui reconnais une sorte de génie, mais ne dit-on pas que, du génie à la folie, il n’y a qu’un pas ? Poirot adore la difficulté. Une affaire simple ne l’intéresse pas, il la complique à souhait…

Poirot lui-même, entrant dans la pièce, m’évita de répondre.

Il enleva son chapeau, le plaça soigneusement sur la table auprès de sa canne et s’assit dans son fauteuil habituel.

— Tiens, vous voilà, mon bon Japp ? Je pensais justement à vous rendre visite.

Japp le regarda sans répondre ; il attendait la suite.

Elle ne tarda point. Poirot prononça d’une voix lente et précise :

— Écoutez-moi, Japp. Nous avons fait fausse route. C’est déplorable.

— À quoi bon vous faire du mauvais sang pour cet individu ? Il mérite ce qui lui arrive.

— Ce n’est pas à son sujet que je me tracasse, mais à cause de vous.

— À cause de moi ?

— Oui. Je suis responsable. Qui vous a mis sur cette piste ? Moi ! C’est moi qui ai attiré votre attention sur Carlotta Adams et vous ai parlé de la lettre à sa sœur d’Amérique. C’est moi qui, pas à pas, vous ai engagé dans cette voie.

— De toute façon, je m’y serais dirigé, trancha Japp. Vous m’y avez devancé, voilà tout.

— Possible, mais si votre prestige subissait quelque atteinte parce que vous avez suivi mes idées, je me le reprocherais éternellement.

Japp paraissait amusé. Je soupçonne qu’il s’imaginait que Poirot lui enviait l’honneur qui lui reviendrait s’il découvrait le réel assassin.

— C’est compris, dit-il. Je n’oublierai pas de proclamer que je vous dois des lauriers en cette affaire.

Poirot haussa les épaules avec impatience.

— Vous ne comprenez pas du tout. Je ne tiens nullement aux honneurs. De plus, je vous préviens, ce ne sont pas des lauriers qui nous attendent, mais un échec pour vous, pour moi, et pour la Justice.

Japp éclata de rire.

— Monsieur Poirot, je veux bien accepter la gloire ou le blâme que nous récolterons dans ce procès. Il fera grand bruit, je vous l’accorde. Eh bien, je vais vous dire ma façon de penser. Il se peut que, grâce à un habile avocat, lord Edgware soit gracié – avec les jurés, sait-on jamais ? – eh bien, même alors je suis au-dessus des attaques. On saura que nous avons démasqué le vrai coupable, même si nous ne réussissons pas à le faire condamner.

Poirot le considéra d’un œil indulgent.

— L’ennui, c’est que vous ne doutez jamais de vous-même, Japp. Jamais vous ne vous dites : « C’est trop facile ! »

— Ah ! pour cela non ! Et, permettez-moi de vous mettre en garde contre cette habitude que vous avez de trouver toujours les choses trop faciles. Pourquoi ne seraient-elles pas faciles ?… Maintenant, revenons à nos moutons. Sans doute aimeriez-vous savoir ce que j’ai fait ?

— Assurément.

— J’ai d’abord interrogé miss Geraldine Marsh, et sa déposition concorde exactement avec celle de lord Edgware. Peut-être sont-ils complices, mais je ne le crois pas. Il exerce sur elle une énorme influence. Quand elle a appris son arrestation, elle s’est évanouie.

— Et la secrétaire… miss Carroll ?

— Elle n’a point paru trop surprise.

— Et les perles ? demandai-je. Cette partie de l’histoire est-elle vraie ?

— Parfaitement. De bonne heure le lendemain, il a emprunté une forte somme sur le collier. Pour moi, cela n’a rien à voir avec l’assassinat. Je suppose plutôt que cette idée lui est venue lorsqu’il a rencontré sa cousine à l’Opéra. Désemparé, sans le sou, il préméditait son crime et voilà pourquoi il gardait la clef dans sa poche. Tandis qu’il parle à sa cousine, il lui vient à l’esprit qu’en l’impliquant dans l’affaire, elle représentera un atout de plus pour sa sécurité à lui. Jouant avec la sensibilité féminine, il fait allusion aux perles, elle se laisse persuader, et ils s’éloignent. Dès qu’elle est entrée dans la maison, il la suit et pénètre dans le salon-bibliothèque. Son oncle s’est sans doute assoupi dans son fauteuil. Quoi qu’il en soit, le neveu accomplit son forfait en deux secondes et s’en va. Il ne s’attendait pas à être surpris par la jeune fille dans la maison, mais comptait qu’elle le retrouverait au-dehors.

« Le lendemain matin, il emprunte sur le collier. Lorsqu’il entend parler du crime, il persuade la jeune fille de tenir secrète leur visite nocturne.

— En ce cas, pourquoi a-t-il parlé ? demanda Poirot.

— Il a changé d’idée. Ou peut-être a-t-il jugé que sa cousine flancherait. C’est une jeune fille nerveuse.

— Oui, approuva Poirot. Elle est d’une nervosité extrême… Mais ne vous semble-t-il pas qu’il eût été plus facile et plus simple pour le capitaine Marsh de quitter seul l’Opéra durant l’entracte ? Il aurait pénétré tranquillement avec sa clef et serait retourné au théâtre après avoir tué son oncle… au lieu d’avoir un taxi à l’attendre au-dehors, et une cousine nerveuse qui pouvait descendre d’un instant à l’autre et le trahir involontairement.

Japp ricana :

— Voilà comment vous ou moi aurions agi. Oui, mais nous possédons un peu plus de jugeote que ce capitaine Ronald Marsh… Et, s’il est innocent, pourquoi ce pari avec miss Adams ?

— C’est peut-être lui qui a parlé de miss Adams…, prononça Poirot d’un ton rêveur. Non, je dis des sottises. Que pensez-vous de la mort de cette artiste ? demanda-t-il brusquement à Japp.

— Ma foi, je penche pour l’accident… coïncidence propice… Ronald Marsh n’a rien à y voir. Son alibi après l’Opéra ne laisse aucun doute. Il est resté chez Sobrand en compagnie des Dortheimer jusqu’après une heure du matin,… Si l’accident ne s’était pas produit, Marsh aurait acheté le silence de cette femme avec une nouvelle somme d’argent et suscité en elle la frayeur d’être arrêtée pour assassinat si elle révélait la vérité.

— Et vous pensez que miss Adams aurait laissé pendre une autre femme, alors que son témoignage suffisait pour la sauver ?

— Jane Wilkinson n’aurait pas été pendue : la déposition des invités de Montagu Corner suffisait à prouver son innocence.

— Mais le meurtrier ignorait sa présence à ce repas. Il devait compter sur la condamnation de Jane Wilkinson et le silence de Carlotta Adams.

— Monsieur Poirot, vous voilà convaincu que Ronald Marsh est innocent. Prêtez-vous créance à cette histoire d’un autre homme qui s’est glissé furtivement dans la demeure de lord Edgware et qui serait, d’après Ronald, l’acteur de cinéma Bryan Martin ?

— Il pouvait, en effet, s’étonner de voir cet homme entrer chez son oncle avec une clef.

— Oui, mais par malheur – ou par bonheur – Mr. Bryan Martin ne se trouvait pas à Londres ce soir-là. Il emmena une jeune femme dîner chez Moseley et ils ne revinrent qu’après minuit.

— Ah ! dit Poirot. Cette jeune femme est-elle aussi une actrice ?

— Non. C’est une modiste, une amie de miss Adams, et son témoignage est, vous en conviendrez, hors de question.

— Je ne le mets point en doute.

— Enfin, vous vous avouez vaincu, dit Japp en riant. Personne n’est entré au numéro 17 avant lui, et pas davantage dans aucune des deux maisons voisines… Ce sont des contes à dormir debout !

— Qui était « D, Paris, novembre » ? demanda Poirot.

Japp haussa les épaules.

— Vieille histoire datant de six mois ! Aucun rapport avec le meurtre de lord Edgware !

— Six mois, murmura Poirot, une flamme brillant dans son regard. Que je suis bête !

— Que dit-il ? me demanda Japp.

Poirot se leva et du doigt toucha Japp à la poitrine.

— Écoutez-moi. Pourquoi la servante de miss Adams ne reconnaît-elle pas cette boîte ? Pourquoi miss Driver ne la reconnaît-elle pas non plus ?

— Pourquoi ?

— Parce que la boîte est neuve ! On vient de la lui offrir. « Paris, novembre »… c’est parfait… cette date évoque sans doute un souvenir. Mais le cadeau n’a été remis que maintenant et non pas alors. On l’a acheté tout récemment !… Je vous en prie, Japp, renseignez-vous sur ce point. Ce bijou n’a pas été acheté ici, mais à l’étranger… peut-être à Paris. Je vous en supplie, cherchez qui est ce mystérieux « D ».

— Ma foi, cela ne peut nuire. Personnellement, votre idée ne m’enthousiasme pas, mais je ferai mon possible.

Il nous dit au revoir et s’en alla.

 

Le Couteau sur la nuque
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